Tirer sur la corde

Attention les pieds !

Oui c’est pour quoi ?

En ce moment on parle beaucoup du thriller Mother! (principalement pour son casting grand luxe : Jennifer Lawrence, Javier Bardem, Michelle Pfeiffer et Ed Harris). Pour reprendre les mots de Sophie Avon, c’est un film « bouffie d’orgueil » (Le Masque et la Plume). Mais ce qui nous intéresse c’est surtout son auteur et réalisateur, Darren Aronosfsky. Il ne vous dit peut-être pas grand-chose et pourtant Black Swan, sortie en 2010, c’est lui. Alors on a voulu se replonger dans l’ambiance de ce film de ballet qui a valu l’Oscar de la meilleure actrice à Natalie Portman.

Pourquoi on vous parle de Black Swan ? Parce qu’on a très envie de vous parler de The Red Shoes – Les Chaussons Rouges. Dans Black Swan, Nina est une danseuse qui ne vit que pour devenir étoile du ballet de New York. Intimidée par son maitre de ballet despotique, Nina est une boule de nerf prête à exploser. En toile de fond se déroule le ballet du Lac des cygnes, dans lequel Nina joue à la fois le cygne blanc et le cygne noir. Une double personnalité donc, ce qui la rend psychotique et développe chez elle des hallucinations qui la mèneront à une fin tragique.

Cette passion pour la danse, l’écho du ballet à l’intrigue réelle du film, la fatalité pesant sur les personnages, et cette idée que l’art doit tout dépasser et écraser sur son passage … tout ça nous a rappelé The Red Shoes de Michael Powell et Emeric Pressburger, film anglais sortit en 1948. Bon on avoue, on n’est pas les seuls à avoir fait cette comparaison. Lors de la sortie de Black Swan, nombre de critiques cinéma ont fait le rapprochement, tellement heureux d’avoir l’occasion de parler d’un film aussi merveilleux et original que The Red Shoes.

Mais peut être avant de nous aventurer d’avantage, il serait de bon ton de vous présenter ce qu’est le cinéma de ballet !

Le ballet au cinéma

Les films de ballet font partie d’un genre à part entière, comme les comédies musicales ont leur propre genre. Mais attention de ne pas confondre les deux ! Dans les films de ballet, la danse est au cœur de l’intrigue, les personnages sont conscients de danser. Par opposition, dans la comédie musicale, où le chant et la danse accompagnent l’intrigue mais souvent n’ont rien à voir avec elle, les personnages n’ont pas conscience de danser (on vous parle comédie musicale ici). De grands films font partie de ce genre – Nijinksky de Herbert Ross (1960), The Specter of the Rose de Ben Hecht (1946), ou encore The Turning Point (1977). Mais au sommet, on retrouve sans nul doute The Red Shoes de Michael Powell et Emeric Pressburger, reconnu comme un des plus grands films britanniques, et un des films préférés des réalisateurs Martin Scorsese et Brian De Palma.

Le point commun de tout film de ballet, le message est toujours le même : la danse classique détruit les gens qui la pratiquent.

« Au cours de la dernière moitié du 20e siècle, les films de ballet se sont concentrés sur les femmes, et ces femmes sont condamnées non seulement parce qu’elles essaient d’être parfaites, mais aussi parce qu’elles travaillent si dur qu’elles n’ont pas le temps de sortir et d’avoir de rapports sexuels avec des hommes ! » Joan Acocella pour The New Yorker.

On s’en doute donc … pas souvent de happy end.

The Red Shoes

The Red Shoes c’est avant tout un conte de Hans Christian Andersen. Une jeune femme se voit proposer une paire de chaussons rouges par un cordonnier démoniste. Elle les chausse et commence à danser. Elle danse au carnaval avec tous les hommes qu’elle rencontre jusqu’à en oublier son petit ami. Une fois la soirée finie elle souhaite rentrer chez sa mère, mais les chaussons rouges eux ne veulent pas s’arrêter de danser. Peu importe où elle fuit, les chaussures refusent d’arrêter de danser. Après avoir dansé dans les bas-fonds, jusqu’à l’épuisement, elle supplie un prêtre de lui retirer ses chaussons rouges, et comme il le fait, elle meurt. Le cordonnier récupère les chaussures ensorcelées, pour les offrir à sa prochaine victime.

Vous vous dites encore une histoire de fétichisme de pieds – Cendrillon n’est donc pas la seule à qui on offre des chaussures magiques, la différence c’est que elle s’en sort plutôt bien…

Le film de Michael Powell met en scène le conte de deux façons. Au travers du ballet central du film qu’interprète les personnages, mais également, en miroir du ballet, au sein de l’intrigue principale du film. Vicky est une jeune et talentueuse danseuse étoile, repérée par l’impresario du Ballet Lermontov, Boris Lermontov. Ce dernier vient de voir sa danseuse principale le déserter pour pouvoir se marier et suivre son époux. Il reconnait chez Vicky sa détermination et son amour, tournant à l’obsession, pour la danse :

«  (Lermontov) Why do you want to dance ?

(Vicky) Why do you want to live ?

(Lermontov) I don’t know, I think because I must.

(Vicky) This is my answer too. »

Pour Lermontov, un artiste doit tout abandonner et sacrifier pour son art. Il se mue alors peu à peu au en cordonnier cherchant à faire danser à jamais sa danseuse. Le problème c’est que Vicky va tomber amoureuse… et du compositeur du Ballet en plus. C’est une nouvelle trahison pour Lermontov et un dilemme insurmontable pour Vicky qui doit choisir entre son art et l’amour, la vie ou la mort en quelques sortes.

Ce qu’on aime c’est la réalisation qui est dingue, avec 15 minutes de ballet en plein cœur du film. Moment époustouflant de créativité, abandonnant tout réalisme. La complexité des personnages rend l’intrigue terriblement intéressante. On salue également les acteurs qui sont énigmatiques. Moira Shearer (Vicky) est fraiche tout en étant déterminée et tiraillée. Le machiavel de l’histoire, Anton Wardlbrook (Lermontov) passe du charme à la cruauté avec une telle facilité que ça en devient désarmant.

L’artiste maudit – un lieu commun ?

Pourquoi l’artiste maudit est le lieu commun de presque tous les films de ballet ? Eh bien, la réponse évidente est que les artistes sont généralement représentés de cette façon, tourmentés. Du coup c’est un peu plus intéressant … ça donne des films comme Amadeus (1984) par exemple, (ou Mozart meurt jeune et dans la souffrance) … bizarrement vous n’avez pas de film sur la vie paisible de Haydn.

Mais la représentation des danseurs de ballet comme des âmes angoissées est encore plus cohérente. Le ballet n’est pas naturel (vous avez déjà vu des pieds de danseur ?). Ce n’est pas démocratique et ce n’est pas juste. Tout est travaillé, courbé, brimé, caché, refoulé, pour que la seule chose qui ressorte soit la beauté. Et c’est vrai que c’est beau.

Du coup qu’est-ce qu’on fait ?

Pour ceux qui aiment le spectacle, les choix impossibles, les contes de fées qui tournent mal, The Red Shoes c’est cadeau pour vous ! Et les autres ça vous fera du bien (comme quoi c’est un film super fort).
Allez on chausse ses plus beaux chaussons et on découvre (ou redécouvre) The Red Shoes, aussi spectaculaire qu’effrayant.

Cheers !

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