Tirer sur la corde

Le cinema de Cocteau au service du conte

Oui c’est à quel sujet ?

La rencontre d’une jeune fille et d’un monstre, mi-lion, mi-chimère, mi-sanglier, mi-rapace, n’a rien d’étrange  apparemment. Juste l’intrigue d’un des contes les plus populaires aussi bien en littérature qu’au cinéma. Bon évidemment on précise que la jeune fille est tellement jolie qu’elle en porte le nom (c’est pour dire) et la bête est en fait un prince (sous-entendu, super riche).

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Sur une note un peu moins cynique, les studios Disney sortiront en mars 2017 un live-action remake du dessin animé La Belle et la Bête (1991), lui-même une adaptation du conte de fée de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont. Si vous aviez vu le dessin animé, ne vous attendez pas à de grandes révélations, apparemment le film sera une exacte adaptation (ils ont même gardé les musiques et les costumes, et Ewan McGregor fera toujours la voix de Lumière). On s’attend surtout à une flopée d’effets spéciaux qui, on l’espère, mettra en valeur un casting cinq étoiles.
La Belle et la Bête est un conte qui a beaucoup inspiré le cinéma, et pas seulement Disney. On compte près d’une trentaine d’adaptations, mais rassurez-vous il n’y en a qu’une qui nous intéresse vraiment ! On en profite pour vous parler de la version de Jean Cocteau, sortie en 1946. Bijou du cinéma français, le poète signe un film merveilleux et brillant d’originalité.

Vous pouvez répéter ?

La Belle et la Bête est avant tout un conte connu dans le monde entier, même si chaque pays a sa version. Le film de Cocteau est une adaptation inspirée du conte La Belle et la Bête de Madame Leprince de Beaumont datant de 1757.
Une jeune femme se sacrifie pour sauver son père et est faite prisonnière d’une bête hideuse. La Bête est en réalité un prince sous les coups d’un sortilège. Seul un amour pur pourra le sauver.


Le conte oppose des personnages doubles dans lesquels identités physique et morale ne s’articulent pas. Les sœurs de la Belle sont aussi belles et élégantes que des princesses mais elles sont profondément égoïstes, jalouses et sournoises. A l’opposé, la Bête est repoussante de laideur, mais est au fond un être généreux et plein de tendresse.
Le conte permet de résoudre la question morale suivante : peut-on et doit-on aimer quelqu’un en dépit de sa laideur physique ?
Le personnage de la Belle, dont la beauté physique égalise ses qualités morales, cristallise la problématique et permet de résoudre le conte. Ce dernier est finalement moralement satisfaisant car il supprime la duplicité des personnages, la Bête retrouve un physique qui reflète son intériorité, et les sœurs sont transformées en statue pour être punies du mal qu’elles n’ont cessé de faire autour d’elles.

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L’auteur Marie-Antoinette Reynaud, dans son analyse du conte, replace la morale dans son contexte historique, et nous explique que le récit a pour finalité de convaincre les jeunes filles d’épouser des veufs fortunés (oui d’un coup ça fait moins rêver…) et d’accepter un mariage qui n’est pas basé sur l’amour mais sur la compassion et le respect mutuel.

« Ce conte apprend aux enfants à distinguer la laideur morale de la laideur physique, à favoriser le rayonnement d’une intelligence, d’un cœur, d’une âme, que rend timide un extérieur ingrat. »

La magie de Cocteau

Cocteau s’attache à deux éléments de l’adaptation : la réécriture du conte pour le développer en dialogue adaptés à l’écran, et la mise en scène afin de traduire le merveilleux propre aux contes.
Dans son adaptation du texte, Cocteau gomme quelques personnages afin de se concentrer sur l’essence du conte. Par exemple il n’évoque pas le destin des deux sœurs qui n’apporte d’après lui pas d’élément indispensable à l’histoire. On remarque que le poète ne s’encombre pas de dialogues trop importants, qui finalement restent secondaires et laisse la place à la mise en scène. L’image est le centre de l’attention, c’est elle qui fait passer la magie et la poésie.

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Cocteau ne cache pas ses inspirations et leurs rend justice en présentant deux univers : celui de la Belle, un monde réaliste empreint de l’esthétisme du peintre flamand Vermeer, et le monde de la Bête qui prend les traits de l’univers fantastique de Gustave Doré, un artiste qui a consacré une grande partie de son oeuvre à l’illustration des contes de Perrault.

Un univers poétique et enfantin

« L’enfance croit ce qu’on lui raconte et ne le met pas en doute. Elle croit qu’une rose qu’on cueille peut attirer des drames dans une famille. Elle croit que les mains humaines d’une bête qui tue se mettent à fumer et que cette bête en a honte lorsqu’une jeune fille habite sa maison. Elle croit mille autres choses bien naïves. C’est un peu de cette naïveté que je vous demande et, pour nous porter chance à tous, laissez-moi vous dire quatre mots magiques, véritable « Sésame ouvre-toi » de l’enfance : Il était une fois … »

Dans son adaptation, Cocteau s’attarde sur le propre du conte, parler à l’enfance. Il recréé un monde en noir et blanc (littéralement) et gomme tous les éléments grisâtres qui empêchent le dénouement de l’histoire.
Mais ce qui fait la vraie poésie du film ainsi que son charme incontestable ce sont les trucages. Oui on ne peut pas vraiment parler d’effet spéciaux ici. Cocteau s’amuse comme un enfant et joue les illusionnistes avec ses bandes de film, en les découpant, les retournant, et finalement nous montre son univers merveilleux et tellement ingénieux. De quoi rendre jaloux les plus grand studios d’effet spéciaux.

Un dernier mot ?

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Petite mention spéciale pour le casting réuni par Jean Cocteau, et tout spécialement Jean Marais (un de nos acteurs préférés) qui interprète la Bête et le prince, mais également Avenant, le prétendant de Belle inventé par Cocteau.
A travers ce film, le poète fait vivre ses derniers moments au surréalisme en retranscrivant la poésie et le merveilleux à l’écran.
« Un film est une œuvre à l’encre de la lumière ». La Belle et la Bête confirme cette vision, le cinéaste parvenant à éclairer l’irréel grâce à son ingéniosité et son talent.

Cheers !