Tirer sur la corde

Macbeth, de l’Ecosse au Japon

Oui c’est à quel sujet ?

Faut-il vraiment présenter la pièce de Shakespeare, Macbeth, tragédie la plus représentée et adaptée de son répertoire ? Ecrite par le maître au début du XVIIe siècle (ouais on n’est pas super sûr en ce qui concerne la date), elle s’inspire directement du règne de Macbeth dans l’Ecosse médiévale du XIe. Shakespeare nous présente un général dévoré par l’ambition, qu’il partage d’ailleurs avec sa femme (avoir des centres d’intérêts communs, pour un couple, c’est important). Leur ambition les poussera dans une course effrénée pour le pouvoir, en entassant les corps sur leur chemin. Ils seront très vite rattrapés par la culpabilité et la paranoïa avant de sombrer dans la folie.

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William Shakespeare présente une tragédie de caractère où les personnages et leur psychologie sont clés. Kenneth Muir, grand spécialiste de son œuvre, souligne que le héros n’a pas de prédisposition au meurtre contrairement à ce qu’on pourrait penser. Il a simplement une ambition excessive qui rend le meurtre en lui-même un moindre mal face au potentiel échec devant le pouvoir.

Shakespeare, source d’inspiration inépuisable

Source d’inspiration inépuisable, les cinéastes ne sont pas passé à côté de l’œuvre du maitre. Plus de 50 adaptations ont été réalisé (on ne doute pas qu’il y en a eu beaucoup plus c’est juste qu’on avait la flemme de les compter) avec plus ou moins de liberté et plus ou moins de talent. Kurosawa a beaucoup influencé les réalisateurs dans ce domaine, en amenant d’autres perspectives esthétiques et en transposant ce théâtre dans un tout autre univers. En effet après Le Château de l’Araignée , Kumo no Sujo, (1957), son adaptation de Macbeth, de nombreux réalisateurs ont adapté le théâtre shakespearien à leur univers (on pense au cinéma russe et italien en particulier). En 2015, Julien Kurzel portait Macbeth à l’écran dans une coproduction franco-britannique, avec en tête d’affiche Michael Fassbender et Marion Cotillard.

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Macbeth selon Kurosawa

Kurosawa s’empare du personnage de Macbeth et le transpose avec brio dans une fresque épique du Japon médiéval avec Toshiro Mifune (oui là il n’y a plus de surprise) dans le role de Washizu.

L’action prend place sur les pentes du mont Fuji, au cœur du brouillard. Le Château de l’Araignée est une forteresse où règne le seigneur de la région. On débarque en plein conseil de guerre : l’ennemi est en train de terrasser les troupes et une question se pose, faut-il se mettre en position de siège ou livrer bataille ? Tout repose à présent sur Washizu et Miki ,deux généraux de l’armée du grand seigneur. Avec leurs hommes, à la grande surprise de tous, ils parviennent à repousser l’ennemi.

Sur le chemin du retour, Washizu et Miki se perdent dans le brouillard qui enveloppe le Château de l’Araignée. Ils tombent nez à nez avec un esprit de la forêt. Celui-ci leur révèle une prophétie qui changera leur destin. À partir de ce jour Washizu sera gouverneur de la garnison du nord, et Miki prendra la place de Washizu comme commandant de la première forteresse. L’esprit ajoute « One day, you shall also be Sovereign over Spider’s Web Castle ». Choqué et horrifié par les propos de l’esprit, supposé démoniaque, Washizu s’emporte et refuse qu’on puisse penser qu’il prenne la place de son maitre.

« Why should you show fury when my timings are so joyous ? Human being are so strange, terrified to look into the bottom of their own hearts. »

L’esprit disparait et laisse les deux hommes abasourdis et écrasés par cette destinée révélée.

Après une quête incessante dans le brouillard pour retrouver le Château de l’Araignée, ils y arrivent enfin. Devant la forteresse ils s’arrêtent pour se reposer. Ils parlent de la prophétie en riant. Puis plus sérieusement, ils osent penser, sans réellement se l’avouer, et si c’était vrai ?

A partir de ce moment-là, ils ne seront plus libres. Le destin va prendre le pas. Ils se retrouveront esclaves de l’enchainement de causes à effets s’inscrivant dans un cycle de violence sauvage et inexorable.

Le théâtre shakespearien mué en théâtre Nô

Kurosawa utilise les ressorts du théâtre Nô pour mettre en mouvement ses personnages et sonder leurs expressions. Ce style traditionnel s’inscrit dans le théâtre japonais. Il se caractérise par un jeu dépouillé et codifié. Les acteurs portent des masques spécifiques signifiant qu’ils quittent leur personnage propre pour intégrer celui qu’ils s’apprêtent à incarner. Les expressions des acteurs du film sont semblables à celles des masques de théâtre Nô. Leur gestuelle est également extrêmement stylisée et entre coupée de miiye, c’est-à-dire des arrêts prolongés dans le temps d’un geste ou mimique signifiant l’intensité.

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Ce choix scénaristique donne une dimension très lyrique au film et oriente l’attention du cinéphile vers les expressions et émotions des personnages plus que sur leurs actions.

Deux adaptations, deux interprétations

On souhaite revenir sur l’adaptation de Julien Kurzel (Macbeth 2015) et la mettre en perspective de celle de Kurosawa (Le Chateau de L’Araignée, Kumo no Sujo, 1957).

A l’instar de Kurosawa, Kurzel s’est appliqué à signifier et souligner le cycle inexorable de l’histoire de la violence, Macbeth tuant son prédécesseur qui lui-même avait tué son prédécesseur. Ce cycle ne s’arrêtera pas à Macbeth et perdurera jusqu’à ses successeurs.

Un point sur lequel les deux versions divergent cependant est la motivation au meurtre. Pourquoi Macbeth décide-t-il de tuer son maitre ? C’est le point le plus épineux quand on aborde cette tragédie car c’est lui qui justifie l’action.

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Pour Kurzel, Macbeth possède une ambition démesurée dormant en lui. Elle sera réveillée par la prophétie des sorcières et encouragée par Lady Macbeth. Il tuera finalement son meilleur ami, Banquo, par jalousie de son destin de père d’une lignée royal, alors que lui-même porte une couronne stérile.

Pour Kurosawa, ce n’est pas tant l’ambition qui pousse Washizu à agir mais plutôt la peur que son seigneur apprenne cette prophétie et l’accuse de trahison. Cette hypothèse, poussée par sa femme, ne lui propose que le meurtre comme moyen de survie.

« In this degenerate age, one must kill so as not to be killed. »

Kurosawa place donc son personnage dans une position où l’inaction pourrait lui être fatale. Son esprit est rongé par le doute, la paranoïa et la peur, c’est ce qui le poussera à céder à sa femme et se lancer dans un bain de sang qu’il ne saura arrêter. L’homme est finalement consumé entièrement par son destin qui se joue de lui.

Les deux réalisateurs installent alors une horreur tranquille, presque une représentation clinique de la barbarie. Kurzel à travers les slow motions et les images couleurs de sang et de braises, Kurosawa à travers les pièces ensanglantées et ses personnages tétanisés.

Du coup qu’est-ce qu’on fait ?

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Redécouvrir Shakespeare est toujours un voyage passionnant, et on vous en propose deux qui ont su nous glacer, transporter et émerveiller. Le Macbeth de Kurzel nous a touché par sa photographie et son symbolisme à couper le souffle. Kurosawa, (bon lui on est inconditionnel ok), de nouveau nous livre un regard inédit sur l’œuvre de Shakespeare, humain, fantastique et cruel à la fois.

Cheers !